
Il existe beaucoup de sujets sur lesquels les Français aiment débattre, mais celui de l’école reste largement en tête, et à juste titre. Chaque rentrée débute d’ailleurs avec son lot d’inquiétudes habituelles : baisse du niveau scolaire, programmes peu compris, difficultés des enseignants, perte d’autorité, inégalités entre établissements. Chacun a son diagnostic et, bien souvent, son école idéale.
En effet, nous passons une part considérable de notre enfance sur les bancs de l’école. Pendant des années, elle ambitionne de nous apprendre à lire, à écrire, à compter, à raisonner, à découvrir les sciences, la littérature, les langues ou l’histoire.
Puis arrive naturellement le jour tant attendu où le collégien devient adulte.
On attend soudainement de lui qu’il sache gérer son argent, choisir des contrats, souscrire une assurance, accomplir des démarches administratives, prendre soin de sa santé, trouver un logement et l’entretenir, comprendre le monde du travail et, plus généralement, se débrouiller avec des connaissances théoriques comme atout unique.
Beaucoup de familles tentent évidemment d’accompagner leurs enfants dans toutes ces premières épreuves. Mais cela ne suffit pas toujours, surtout dans une société qui ne cesse de se complexifier.
Je voudrais donc imaginer ici une école différente. Une école qui transmette les savoirs théoriques, mais aussi certains savoirs pratiques fondamentaux. Une école dans laquelle l’autonomie ne serait pas considérée comme quelque chose que chacun doit apprendre seul, au hasard de sa famille, de ses erreurs et de ses premières difficultés.
Apprendre à gérer son argent
Je commencerais par un domaine qui me semble difficilement contournable : l’argent.
Un collégien n’a pas besoin d’une formation d’expert-comptable. Il pourrait en revanche apprendre progressivement à construire un budget, distinguer les dépenses indispensables de celles qui ne le sont pas, adapter ses dépenses à ses revenus, comprendre un découvert, un crédit ou un taux d’intérêt.
Plus tard pourraient venir les premières notions relatives à la fiche de paie, aux cotisations, au salaire brut et net ou encore à l’impôt sur le revenu, mais les bases seraient acquises.
Il faut reconnaître qu’une initiative existe déjà : le passeport EDUCFI, destiné aux élèves de quatrième. Il aborde notamment le budget, les moyens de paiement, l’épargne, le crédit et les notions financières essentielles. Je trouve que cela va incontestablement dans la bonne direction.
Mais il faut aussi en mesurer la portée. Le dispositif reste logiquement centré sur les questions budgétaires et financières, la Banque de France étant l’opérateur national de la stratégie EDUCFI. Surtout, celle-ci décrit elle-même le passeport comme une formation de quelques heures, parfois deux heures seulement.
C’est donc un bon début. Mais précisément : un début.
Quelques heures peuvent sensibiliser un adolescent ; elles ne peuvent pas constituer à elles seules une véritable formation à l’autonomie financière, encore moins à l’ensemble de la vie adulte.
Apprendre à prendre soin de soi
Il existe ensuite une connaissance encore plus élémentaire : savoir prendre soin de sa santé.
L’alimentation me paraît à ce titre incontournable.
Aujourd’hui en France, un adulte sur deux et près d’un enfant sur cinq sont en situation de surpoids ou d’obésité. Les aliments ultratransformés représentent parallèlement environ 35 % de nos apports caloriques.
L’école aborde déjà la nutrition dans les enseignements scientifiques, et c’est heureux. Mais il existe une différence considérable entre connaître le fonctionnement de la digestion ou les principes d’une alimentation équilibrée et savoir réellement se nourrir lorsqu’on se retrouve seul dans son logement étudiant, ou tout simplement chez soi après le travail.
Pourquoi ne pas apprendre à préparer quelques repas simples ? À lire une étiquette alimentaire ? À composer un repas équilibré avec un budget donné ? À découvrir des aliments que l’on ne cuisine pas nécessairement chez soi, qu’il s’agisse de légumineuses, d’un topinambour ou d’épices excellentes pour la santé telles que le cumin ou le curcuma ?
Il ne s’agit évidemment pas d’instaurer un nouvel hygiénisme punitif. Une fois adulte, chacun mangera ce qu’il souhaite et mènera sa vie en son âme et conscience, sans que l’État ait à contrôler le contenu de son assiette.
On pourrait prolonger cette logique par certains apprentissages du quotidien : entretenir correctement son logement, son linge, connaître quelques principes d’hygiène domestique et de vie.
Pour certains de ces enseignements, pourquoi ne pas faire entrer ponctuellement dans l’école ceux dont c’est le métier : professionnels des services à la personne, diététiciens-nutritionnistes, médecins ? Outre leurs enseignements fondamentaux, ils pourraient également éveiller des vocations futures.
D’ailleurs, l’apprentissage des premiers secours montre que cette logique pratique n’est pas étrangère à l’école. Plutôt que de réinventer ce qui existe, il faudrait s’en inspirer et l’étendre à d’autres aspects du quotidien.
Faire entrer le réel dans l’école me paraît absolument impératif.
Apprendre les premières règles de la vie adulte
Vient ensuite tout cet univers de documents et de règles que chaque adulte finit par rencontrer.
Qu’est-ce qu’un bail ? Un dépôt de garantie ? Une caution ? Une franchise d’assurance ? Quels sont les principaux droits d’un consommateur ?
Même chose concernant le travail. Sans prétendre transformer le collège en faculté de droit, quelques heures permettraient déjà de comprendre un contrat de travail, une fiche de paie, le rôle des cotisations ou les grandes obligations réciproques d’un salarié et d’un employeur, toujours dans un cadre général et adapté.
Je préférerais qu’un adolescent rencontre ces notions une première fois dans une salle de classe plutôt que le jour où il doit comprendre seul un document engageant son avenir.
Et puisqu’il s’apprête à devenir citoyen, encore faut-il qu’il comprenne réellement les institutions du pays dans lequel il vit.
L’enseignement moral et civique existe, et il serait injuste de prétendre le contraire. Le fonctionnement démocratique, les institutions ou la séparation des pouvoirs figurent bien dans ses objectifs. Mais l’EMC représente aujourd’hui trente minutes par semaine au collège, auxquelles s’ajoutent au cycle 4 des heures consacrées à divers projets de citoyenneté.
Je pose donc moins la question de l’existence d’un programme que celle de son résultat.
Combien d’élèves quittant le collège sauraient expliquer simplement la différence entre le Gouvernement et le Parlement, le rôle d’un député, les principales compétences d’un maire ou la manière dont une loi est adoptée ? J’ai fait le test et je vous invite à en faire de même pour vous rendre compte des résultats de ces très courtes transmissions.
Et puisque cet enseignement entend transmettre les institutions et les valeurs de la République, je souhaiterais qu’il permette également de distinguer la démocratie de la seule forme républicaine du régime.
La République est aujourd’hui le régime de la France et doit évidemment être comprise comme telle. Mais l’État de droit, la démocratie, la représentation nationale ou les libertés publiques ne sont pas par nature républicains : plusieurs démocraties européennes vivent d’ailleurs sous des monarchies sans que leur caractère démocratique ne soit contesté.
L’école doit apprendre à un enfant dans quelles institutions il vit. Elle doit aussi lui donner suffisamment de connaissances pour qu’une fois adulte, il puisse les juger librement.
Des enseignements plus souples
Ces apprentissages pourraient évoluer au fil du collège, avec un fil conducteur et sous forme de modules adaptés à l’âge des élèves : alimentation et premiers apprentissages du quotidien à un niveau, budget à un autre, puis logement, travail ou contrats lorsque l’entrée dans la vie adulte se rapproche.
Cette idée n’a d’ailleurs rien d’extravagant.
À Singapour, le programme de Food and Consumer Education destiné aux jeunes adolescents associe précisément alimentation, cuisine, consommation et gestion de l’argent. Les élèves apprennent à planifier leurs repas, cuisiner, distinguer leurs besoins de leurs envies, établir un budget, épargner ou vivre selon leurs moyens de façon responsable.
La Finlande, elle, enseigne notamment l’économie domestique. Du reste, l’Estonie intègre également des compétences pratiques, sanitaires et financières dans la formation générale.
Or nous ne parlons pas de systèmes ayant sacrifié leurs exigences académiques. Singapour et l’Estonie figurent parmi les systèmes les plus performants de PISA 2025, Singapour se trouvant même tout en haut des résultats dans les trois grands domaines évalués.
Cela ne signifie évidemment pas qu’ils réussissent parce qu’ils enseignent ces matières. Cela démontre simplement que l’exigence académique et l’apprentissage de la vie quotidienne ne sont pas incompatibles.
Pourquoi faudrait-il choisir entre apprendre à résoudre une équation et savoir gérer son argent ?
Est-il impensable d’être lettré tout en sachant préparer un repas équilibré ?
Le temps scolaire n’est pourtant pas infini
Reste l’objection évidente : le temps scolaire n’est pas extensible.
On ne peut pas continuellement ajouter des enseignements à des emplois du temps déjà chargés. Il faut donc poser une question plus difficile :
Tout ce que nous enseignons aujourd’hui doit-il nécessairement conserver la même place ?
Je ne souhaite pas dresser une liste de matières à supprimer. Les arts plastiques et l’éducation musicale, par exemple, possèdent une véritable valeur culturelle.
Mais je comprends difficilement pourquoi leur caractère obligatoire pendant toute la scolarité au collège semblerait parfaitement naturel, tandis que quelques heures consacrées à la gestion de son budget, à l’alimentation ou à la compréhension des contrats paraîtraient immédiatement utopiques. Les deux enseignements artistiques représentent encore aujourd’hui deux heures hebdomadaires au total à chaque niveau du collège.
Je ne demande pas de supprimer les arts.
Je demande pourquoi apprendre à vivre de manière autonome devrait être considéré comme moins digne d’être enseigné.
Naturellement, un tronc commun exigeant doit évidemment subsister : français, mathématiques, sciences, histoire, langues, culture générale.
Mais cela n’oblige pas à considérer que tous les adolescents doivent suivre exactement les mêmes enseignements, avec le même degré d’approfondissement, quels que soient leurs aptitudes et leur personnalité.
Certains élèves manifestent très tôt un profil littéraire, scientifique, artistique ou technique.
En Angleterre, dès l’âge de 14 ans, l’anglais, les mathématiques et les sciences restent obligatoires, tandis que par exemple les arts ou la technologie relèvent davantage d’un système de choix. Par conséquent, les établissements doivent donner accès à ces différents domaines sans imposer chacun d’eux à tous.
Pourquoi ne pas davantage accepter, nous aussi, qu’un élève puisse approfondir ses forces sans abandonner pour autant un solide socle commun ?
En finir avec l’Etat jacobin
Cette souplesse demanderait nécessairement davantage d’autonomie pour les établissements.
Le royaliste que je suis ne cache pas sa méfiance à l’égard d’un système où le pouvoir central prétend déterminer dans le détail ce qui doit convenir uniformément à des milliers d’établissements différents. La République jacobine montre là encore ses limites, comme dans de nombreux domaines.
Je préférerais que l’État soit attentif sur ce qu’un élève doit savoir à la fin de sa scolarité, tout en laissant davantage de liberté sur les moyens d’y parvenir.
C’est dans cette logique que s’inscrit aussi, à mes yeux, le chèque scolaire : garantir le financement de l’instruction tout en donnant davantage de liberté aux familles et aux établissements.
Faire confiance au terrain ne signifie pas renoncer à toute exigence nationale.
Au contraire.
Et cette logique vaut également pour l’échelon supérieur : comparer nos méthodes avec celles de nos voisins, coopérer et apprendre de leurs réussites est souhaitable. Mais l’éducation reste précisément un domaine dans lequel un pays doit conserver la maîtrise de ce qu’il souhaite transmettre à ses enfants.
Et ce que nous enseignons déjà ?
Cette réflexion sur le tronc commun conduit forcément à regarder certains programmes actuels.
Prenons l’histoire.
En cinquième, le programme retient notamment « l’émergence d’une nouvelle société urbaine » ou « l’affirmation de l’État monarchique dans le royaume des Capétiens et des Valois ». Je ne prétends évidemment pas que les grands phénomènes économiques, politiques ou sociaux ne présentent aucun intérêt, mais j’aimerais retrouver davantage de chronologie, d’événements et de personnages permettant d’incarner l’histoire de notre pays.
Pendant des siècles, les souverains français ont gouverné, administré, défendu et transformé le royaume. Comprendre Philippe Auguste ou Louis IX, François Ier, Henri IV ou Louis XIV permet aussi de comprendre la formation de l’État, la justice, la diplomatie, les guerres, la religion ou l’administration. Il faut donc partir des règnes successifs pour ensuite développer des thématiques contemporaines à ces derniers.
Et surtout, cette histoire de France n’a aucune raison d’être enfermée à l’intérieur de nos frontières.
Philippe Auguste et Bouvines conduisent vers l’Angleterre et le Saint-Empire. François Ier vers Charles Quint et les guerres d’Italie. Louis XVI permet de parler de la Révolution, certes, mais aussi du rôle considérable de la France dans l’indépendance américaine.
Chaque grande période française pourrait ainsi offrir une ouverture sur le monde.
Pour un orléaniste, il est évidemment regrettable que la monarchie de Juillet ne soit pas davantage identifiée, notamment pour rappeler que l’histoire française du parlementarisme et des libertés politiques ne commence pas avec la République. Il est vrai qu’enseigner un régime n’ayant jamais augmenté les impôts ni n’ayant fait aucune guerre en 18 années pourrait être facilement malaisant pour nos gouvernants actuels.
De même, le Second Empire permet de comprendre l’industrialisation, les chemins de fer, les transformations de Paris ou la politique extérieure de la France.
Je voudrais une histoire nationale suffisamment solide pour qu’un adolescent sache d’où vient le pays dans lequel il vit, mais suffisamment ouverte pour qu’il comprenne que la France n’a jamais vécu seule dans le monde.
Former des adultes
En définitive, toutes ces propositions répondent à la même question :
Que voulons-nous qu’un jeune sache lorsqu’il quitte l’école ?
Je voudrais qu’il sache lire, écrire, compter et raisonner correctement.
Qu’il possède une culture scientifique, littéraire et artistique, sans que l’on nie pour autant son individualité et ses aptitudes.
Qu’il connaisse l’histoire de son pays et sache la replacer dans celle du monde.
Qu’il comprenne les institutions dans lesquelles il vit, sans qu’on lui interdise intellectuellement d’en concevoir d’autres.
Mais je voudrais aussi qu’il sache gérer un budget, comprendre ce qu’il signe, prendre soin de sa santé et affronter les premières responsabilités de la vie adulte.
Rien de cela ne me paraît contraire à l’exigence scolaire.
Au contraire.
Il ne s’agit pas de transformer l’école en un immense mode d’emploi de l’existence.
Il s’agit simplement d’admettre que l’instruction devrait aussi avoir pour finalité l’autonomie.
Peut-être est-ce finalement ce mot qui manque le plus lorsque nous parlons de notre système scolaire.
Car la réussite de l’école ne devrait pas seulement se mesurer à ce qu’un élève sait restituer le jour d’un examen.
Elle devrait aussi se mesurer à ce qu’il sera capable de comprendre, de choisir et de faire par lui-même une fois devenu adulte.




Laisser un commentaire