François Bayrou annonçait, jeudi 27 février dans Le Figaro, le lancement en 2025 de « conventions citoyennes décentralisées » pour débattre d’une question cruciale : « Qu’est-ce qu’être Français ? ».
Comme toujours, lorsqu’une telle interrogation surgit dans le débat public, deux camps se dessinent immédiatement au grand désarroi de ceux qui aspirent à une réflexion plus sereine et plus profonde, et dont je fais partie.
Il y aura d’abord le camp des « jemenfoutistes ». C’est-à-dire de ceux qui estiment qu’évoquer la France relève d’un malaise à éviter, comme si parler d’elle relevait presque de l’indécence. Pourquoi les Français devraient-ils parler de leur pays, après tout ?
Puis viendra le camp des « récupérateurs », éternels agitateurs prompts à transformer le débat en tribune de leurs obsessions, cherchant davantage à diviser qu’à unir, à fantasmer plutôt qu’à réfléchir.
Face à ces deux extrêmes, je souhaite proposer ici une troisième voie qui est celle du bon sens et de la nuance. Certes, je ne suis pas dupe : cette question, lancée aujourd’hui, pourrait servir une fois de plus à éclipser des débats essentiels tels que la dette, notre relation à l’Union européenne, ou encore l’étouffement de nos régions par un centralisme parisien devenu asphyxiant. Mais puisque le débat est là, saisissons cette occasion pour exprimer clairement nos convictions.
Commençons par une distinction essentielle : l’assimilation, qui lorsqu’elle est imposée, devient psychologiquement malsaine, car elle exige des individus qu’ils renoncent totalement à ce qu’ils furent pour devenir ce qu’on attend d’eux. C’est un principe qui rappelle dangereusement le concept communiste d’« homme nouveau » cher aux totalitarismes. D’ailleurs, Mao Zedong, dirigeant de la Chine communiste et responsable de 70 millions de morts1 déclarait explicitement : « Nous devons remodeler entièrement les individus selon les nécessités de la révolution 2».
Jean Messiha, né Hossam Botros Messiha et devenu Français à 20 ans, promeut quant à lui une assimilation totale destinée à devenir un « Français de souche3». En effet, certains immigrés ou enfants d’immigrés devenus Français, et pour des raisons personnelles qui ne regardent qu’eux-mêmes, souhaitent prendre un nouveau départ et renoncer à leurs origines. Cela n’est pas un problème tant que l’Etat ne s’en est pas mêlé. Hélas, la difficulté prend forme lorsque des personnalités comme Jean Messiha, Eric Zemmour ou Sarah Knafo souhaitent imposer leur parcours à d’autres une fois aux affaires, et ce avec un chantage assez abject de déracinement. Je veux leur rappeler cette très pertinente citation du journaliste Eric Brunet : « L’assimilation imposée nie l’humain dans sa complexité ; l’intégration intelligente reconnaît la richesse de chaque parcours individuel».
L’intégration, elle, mérite une réflexion plus subtile. Je distingue deux formes d’intégration : d’une part, celle des étrangers résidant temporairement en France, touristes, étudiants ou travailleurs, pour lesquels l’intégration consiste simplement à respecter nos lois et mœurs, à l’image des Français qui s’adaptent naturellement lorsqu’ils séjournent aux États-Unis, au Japon ou au Maroc. Cette intégration-là relève d’une courtoise et légitime adaptation.
D’autre part, il y a l’intégration des étrangers devenant Français, ainsi que des binationaux, pour qui cette démarche doit prendre une dimension profondément patriotique. Être Français implique alors de connaître notre culture (art, patrimoine, architecture…), de maîtriser notre langue, d’apprendre notre histoire, tout en apportant leur propre richesse à la nation. Cela est tout autant valable pour les Français de naissance ou « de souche ».
L’intégration, contrairement à l’assimilation, repose sur ce principe vertueux d’échange : chaque nouvel arrivant apporte sa pierre à l’édifice national, enrichissant ainsi notre pays par sa singularité culturelle, philosophique, artistique ou spirituelle. Cela permet à la France d’être toujours plus grande. A l’inverse, ceux qui refusent cet équilibre et souhaitent reproduire intégralement leur mode de vie d’origine en France et l’imposer aux autres tombent alors dans une « assimilation inversée », reproduisant paradoxalement le même schéma autoritaire dont ils prétendent être les victimes.
Toutefois, force est de constater que rien n’a été fait pour favoriser ce modèle équilibré d’intégration. D’un côté, des idéologues n’ont cessé d’attiser les divisions en culpabilisant sans cesse les Français, réduisant notre histoire à ses épisodes les plus sombres sans jamais célébrer ses innombrables moments de lumière, sapant ainsi le lien affectif à notre pays. Certains commencent heureusement à réaliser les effets pervers de ces discours incendiaires. Mais d’autres persistent encore, incarnés par des personnalités telles que Louis Boyard, Mathilde Panot ou Jean-Michel Apathie, témoignant que ce mal n’est pas exclusif à ceux venus d’ailleurs.
De l’autre côté, on retrouve les parangons d’une identité restreinte, qui utilisent abusivement une catholicité qu’ils n’embrassent même pas (Jean Messiha est orthodoxe, Éric Zemmour juif, Jordan Bardella athée), réduisant la France à une simple expression religieuse ou ethnique. Or, il suffit de contempler notre pays pour comprendre qu’il dépasse ces définitions étroites : Corses, Bretons, Créoles, Bushinengues, Mahorais (musulmans), Kanaks, Maohi ou Basques sont français depuis des siècles. Comme le disait Charles de Gaulle, « La France, ce n’est pas seulement un territoire, c’est aussi une idée, un principe, une manière de voir l’homme et le monde ». Être Français, c’est se sentir concerné par la destinée collective, c’est contribuer à sa grandeur, défendre son histoire et son patrimoine, admirer ses paysages, honorer ses héros, et être suffisamment lucide pour reconnaître dignement ses erreurs passées sans jamais oublier ses gloires.
Oui, administrativement, être Français est simplement avoir une nationalité. Mais pour moi, ce ne sera jamais le cas puisque ce ne sont pas des conceptions purement administratives qui font la grandeur d’un pays.
Tout cela exige impérativement un changement radical de nos programmes éducatifs, afin de former des citoyens éclairés, responsables et conscients de ce qu’est la France. Il est nécessaire également de redéfinir plus strictement les critères d’attribution de la nationalité, notamment en introduisant un véritable critère de mérite. Devenir Français doit être un honneur mérité ou hérité, jamais un droit banal.
Toutes ces réformes ne pourront toutefois voir le jour sans une diminution significative et temporaire de l’immigration, permettant de réparer les fractures profondes qui traversent notre société. À terme seulement, et une fois cette étape franchie avec succès, il deviendra pertinent de définir des quotas raisonnés en prenant modèle sur des grandes démocraties qui nous offrent des exemples inspirants d’équilibre et d’ouverture maîtrisée.
Enfin, tout ceci appelle sans doute à une réflexion sereine sur l’évolution de notre régime démocratique, où un gouvernement issu d’une majorité parlementaire exercerait davantage ses fonctions politiques, mais où le chef de l’État – qui ne serait plus un président de la République – serait porteur d’un héritage inscrit dans la durée, bénéficierait d’une légitimité naturelle lui permettant d’être un authentique rassembleur. Placé au-dessus des divisions partisanes inhérentes au jeu électoral, il incarnerait avec sagesse la rencontre harmonieuse de la tradition et de la modernité. Garant de toutes les croyances, il représenterait l’unité d’une France multiséculaire ouverte à l’avenir, et dont l’intérêt ne serait pas la prochaine élection mais la prochaine génération.
- https://www.lepoint.fr/societe/les-quatre-sanguinaires-04-08-2011-1361749_23.php#11 ↩︎
- Extrait d’un discours de 1942 sur la rectification idéologique, à Yan’an. ↩︎
- Jean Messiha, interview sur CNews, décembre 2021. ↩︎





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